La question de la sûreté est devenue l’un des axes majeurs de la communication politique municipale à Montpellier. Depuis plusieurs années, la municipalité conduite par Michaël Delafosse a mis en avant deux leviers principaux : le déploiement massif de caméras de vidéosurveillance dans l’espace public et le soutien affirmé aux « opérations place nette », ces interventions policières spectaculaires visant le narcotrafic.
Ces politiques répondent à une attente sociale forte. Mais une politique publique ne se juge pas à son intention ni à sa visibilité médiatique : elle se juge à son efficacité réelle, mesurable et durable. Les travaux de recherche en criminologie et en sciences politiques permettent aujourd’hui d’évaluer précisément ces dispositifs — et de mettre en lumière des alternatives souvent moins visibles, mais bien plus efficaces.
La vidéosurveillance : un outil aux effets très limités
À Montpellier, le nombre de caméras de vidéosurveillance a fortement augmenté. Leur justification officielle est simple : dissuader la criminalité et faciliter l’élucidation des infractions. Pourtant, la littérature scientifique est largement sceptique.
L’étude Surveillance for Crime Prevention in Public Space (Welsh & Farrington, 2004), qui synthétise plusieurs décennies de recherches internationales, montre que les caméras ont au mieux un effet marginal sur certains délits très spécifiques, comme les vols de véhicules dans des parkings fermés. En revanche, leur impact est quasi nul sur les violences aux personnes, les trafics de stupéfiants ou les incivilités du quotidien.
Pire encore, les caméras tendent souvent à déplacer la délinquance plutôt qu’à la réduire : les infractions se déplacent vers des zones non équipées. On observe aussi un effet d’accoutumance, les auteurs d’infractions intégrant rapidement la présence des caméras dans leurs pratiques.
Enfin, ces dispositifs sont coûteux : installation, maintenance, supervision humaine, stockage des données. À budget constant, chaque euro investi dans la vidéosurveillance est un euro qui n’est pas investi dans la présence humaine, la médiation, la prévention ou l’action sociale.
Les « opérations place nette » : efficacité ponctuelle, échec structurel
Autre pilier de la politique actuelle : les « opérations place nette », largement médiatisées, souvent présentées comme une réponse ferme au narcotrafic. Ces opérations reposent sur des interventions policières intensives et visibles, parfois coordonnées avec la justice et les douanes.
L’étude Police Performance in Countering Narcotics Problems (Wardana et al., 2025) montre cependant que ce type de stratégie produit des résultats très limités dans le temps. Les réseaux s’adaptent rapidement, déplacent leurs points de vente, fragmentent leurs structures et reprennent leurs activités quelques semaines ou mois après les opérations.
Le narcotrafic fonctionne comme un marché : tant que la demande demeure, l’offre se reconstitue. Les opérations coup de poing peuvent donner un sentiment temporaire de reprise en main, mais elles ne modifient ni les conditions sociales qui alimentent le trafic, ni les équilibres économiques sous-jacents.
Elles peuvent même produire des effets pervers : tensions accrues avec les habitants, perte de confiance envers les institutions, et parfois une violence plus diffuse une fois la pression policière relâchée.
Quand la politique de sûreté devient une politique de communication
« Pour chaque problème il y a une solution qui est simple, claire et fausse. »
— Henri Louis Mencken
Caméras et opérations place nette ont un point commun : elles sont hautement visibles. Elles rassurent symboliquement, produisent des images fortes et permettent aux responsables politiques d’afficher une posture d’autorité.
Mais cette logique de visibilité peut masquer une faiblesse stratégique : l’absence de transformation profonde des mécanismes de production de l’insécurité. La sûreté devient alors un objet de communication plus qu’une politique publique fondée sur des résultats.
Elinor Ostrom : repenser la sûreté comme un commun
Les travaux d’Elinor Ostrom offrent une perspective radicalement différente. Contrairement à l’idée selon laquelle seule une autorité centralisée et coercitive peut produire de la sécurité, Ostrom montre que de nombreux biens collectifs — y compris la sûreté — sont mieux gérés lorsqu’ils reposent sur des formes de gouvernance partagée.
Appliquée à la sûreté publique, cette approche implique :
- une présence policière de proximité, inscrite dans la durée, connue des habitants ;
- des mécanismes de coopération entre habitants, associations, services municipaux et forces de l’ordre ;
- une capacité locale à identifier les problèmes, à expérimenter des solutions et à les ajuster ;
- une priorité donnée à la prévention, à la médiation et à la résolution des conflits avant qu’ils ne dégénèrent.
Dans cette logique, la police n’est pas une force extérieure qui « intervient », mais un acteur parmi d’autres d’un écosystème local de sûreté.
Ce qui fonctionne réellement
Les politiques les plus efficaces combinent plusieurs leviers :
- La présence humaine avant la technologie. Des policiers, médiateurs et éducateurs identifiés, formés, stables dans les quartiers.
- La prévention sociale. Lutte contre le décrochage scolaire, accès à l’emploi, politiques de jeunesse, soutien aux familles.
- La co-production de la sûreté. Conseils de quartier dotés de réels pouvoirs, dispositifs de résolution locale des conflits, implication des habitants.
- La réduction des opportunités criminelles. Urbanisme, éclairage, usage des espaces publics pensés avec les habitants.
Ces politiques sont moins spectaculaires, mais leurs effets sont durables.
Pour Montpellier : changer de paradigme
À Montpellier, persister dans une stratégie centrée sur la vidéosurveillance et les opérations coup de poing revient à traiter les symptômes plutôt que les causes. Une politique de sûreté efficace suppose un changement de paradigme : passer du contrôle à la confiance, de l’affichage à la coopération, de la réaction à la prévention.
Ce choix est politique. Il engage une vision de la ville, de ses habitants, et du rôle même de l’action publique.